21/05/2012

Affaire des otages suisses en Libye: quand la raison d'Etat tue l'information

Le 27 avril 2012, le Club suisse de la presse accueillait la Conférence régionale du journalisme d'investigation, qui comprenait des conférences et, contributions de rédactions romandes, des tables rondes. Pierre Ruetschi, rédacteur en chef de la Tribune de Genève, est revenu sur l'affaire des otages suisses en Libye et en particulier sur la publication par son journal des photos d'identité judiciaire d'Hannibal Kadhafi.


Le 4 septembre 2009, la Tribune de Genève publie les photos d'identité judiciaire d'Hannibal Kadhafi, prises lors de son arrestation, en juillet 2008. Pourquoi ? L'article qu'elles documentent s'intitule: L'humiliation, nerf de la guerre que livre la Libye à la Suisse. Peu de gens l'ont remarqué, même parmi les  professionnels, a déploré Pierre Ruetschi, elles sont parues en regard de deux autres, l'une du torse portant des blessures de l'un des deux domestiques d'Hannibal Kadhafi et de son épouse, qui avaient déposé plainte pour maltraitance, et l'autre, du président de la Confédération, Hans-Rudolph Merz, à peine rentré de Libye après avoir présenté les excuses de la Suisse à Muammar Kadhafi. "Il nous était apparu que l'humiliation était le ressort du conflit: l'humiliation d'Hannibal Kadhafi, première personne de sa famille à avoir passé une nuit en prison, l'humiliation des domestiques, qui avaient subi des sévices, l'humiliation de la Suisse parce que Hans-Rudolph Merz avait été renvoyé comme un commis." Par ailleurs, alors qu'Hannibal Kadhafi prétendait, et une rumeur persistante aussi, qu'il avait été frappé lors de son arrestation, elles ont permis de constater que son visage ne portait aucune trace de violence. "Il y avait donc un intérêt public à les publier."

Une dizaine de jours plus tard, mi-septembre, coup de théâtre: les autorités libyennes, prétextant une visite médicale obligatoire avant le retour des otages en Suisse, les font sortir de l'ambassade et les emmènent dans un lieu inconnu. Certains, y compris des médias, prétendent que cette mise au secret est due à la publication des photos. Pierre Ruetschi dit avoir, lui, toujours été convaincu du contraire et qu'il existait d'autres éléments. Cachés. " Il s'est ensuite avéré qu'il y avait eu trois tentatives d'exfiltration des otages par la Suisse, à l'insu de la moitié du Conseil fédéral, mais connues de Mouammar Kadhafi", lequel aurait pris ces dispositions en conséquence.

Le 17 décembre 2009, Charles Poncet, avocat d'Hannibal Kadhafi, porte plainte contre l'Etat de Genève et la Tribune de Genève pour la fuite et la publication des photos. Dès la première audience, le Conseil d'Etat demande à la justice de procéder rapidement, sans enquête approfondie. Il admet d'emblée sa responsabilité dans la fuite des photos et offre de payer le dédommagement demandé par la Libye. La Tribune de Genève, elle, refuse de payer sans l'enquête prévue par la procédure afin d'identifier l'auteur de la fuite. " Nous savions que ce procès serait difficile. La Libye voulait des têtes à couper", a commenté Pierre Ruetschi.

Le 12 avril 2010, avec une rapidité inaccoutumée, la justice condamne l'Etat de Genève et la Tribune de Genève, estimant qu'ils ont porté atteinte à la personnalité d'Hannibal Kadhafi, "qui a enduré des souffrances morales". Mais elle n'accorde pas les 100'000 francs qu'il a réclamés à titre de dédommagement, reconnaissant la volonté d'informer. La Tribune en reste là. "Nous avons fait profil bas, a expliqué Pierre Ruetschi. La façon dont était rédigé ce jugement relativement modéré évitait qu'il puisse constituer un précédent et limite la liberté journalistique à l'avenir. Et les circonstances et le climat du moment étaient peu favorables à un recours. "

Le 19 juin 2010, lors de la révélation des tentatives d'exfiltration des otages préparées par Micheline Calmy-Rey, à l'insu de Hans-Rudolph Merz, Pierre Ruetschi livre un long "point de vue", intitulé Les incroyables dérives de l'affaire Kadhafi, dans lequel il évoque les "batailles parfois violentes, parfois sournoises", que se sont livrées, pendant les presque deux ans qu'a duré la crise, les acteurs du conflit, entre Berne et Genève, conseillers fédéraux, départements et à Genève, politiques, police et justice. Il déplore que les uns et les autres, au lieu de faire front commun vis-à-vis du véritable ennemi, Kadhafi, aient préféré désigner des coupables en Suisse, dont son journal. "Avant que n'explose la bombe des opérations d'exfiltration, la bataille s'est concentrée sur l'argent. Qui doit payer la rançon de 1,5 million de francs accordée par la Suisse à la Libye dans le cas où la justice genevoise ne parviendrait pas à mettre la main sur la personne qui a transmis les photos d'Hannibal Kadhafi à notre rédaction ?" Revenant sur les étapes de la crise depuis l'été 2009, "dans le chaos politico-médiatique ambiant", il tente de "faire le point, de décrypter les stratégies des uns et des autres" et d'expliquer en détail la position du quotidien à propos de la publication des photos.

Le dernier coup de théâtre directement lié à celle-ci, est rapporté le 4 mars 2011. Alors que la rébellion libyenne porte des coups décisifs au régime de Kadhafi, que Max Göldi est rentré et que l'enquête de la justice genevoise n'est pas terminée, le million et demi de francs, a été secrètement versé à Hannibal! "Pour favoriser la normalisations des relations entre la Suisse et la Libye", commente la Tribune.

Questions-réponses

A un interlocuteur qui lui demandait si son journal n'avait pas vendu plus, donc gagné plus grâce à cette affaire, Pierre Ruetschi a répondu que la seule personne à s'être enrichie était Charles Poncet. Il a aussi insisté sur le fait que Christian Lüscher est le partenaire d'étude de ce dernier, ce que l'ensemble des médias a toujours omis de signaler, le présentant uniquement comme un conseiller national libéral-radical lorsqu'il s'exprimait sur l'affaire, s'en prenait à la police genevoise pour avoir arrêté Hannibal Kadhafi ou à la Tribune de Genève pour la publication des photos. "Il n'a pas cessé de tirer sur nous. Et c'est lui encore qui a accusé le journal de s'être enrichi et proposé qu'il participe à un dédommagement des otages, idée très vertueuse, mais qui posait d'innombrables problèmes sur le plan juridique. D'ailleurs, elle a fait long feu. Et Christian Lüscher a oublié de préciser que seul son partenaire avait été payé. Sur le dos des otages. "

Pour le rédacteur en chef, "pendant toute l'affaire, l'information a été biaisée par les politiques, qui ont utilisé la publication des photos par la Tribune pour détourner l'attention des vrais problèmes et des vrais manquements." Mais si c'était à refaire, oui, il les republierait parce que, maintient-il, il y avait un intérêt public à le faire. D'ailleurs, après la mort de Kadhafi, des Libyens qui l'avaient combattu ont dit aux reporters du journal qui se trouvaient sur place, les avoir vues sur Internet pendant la révolution, et que cette publication leur avait donné du courage.


Irène Lichtenstein

Commentaires

Et Poncet? Le Club de la Presse lui a donné la parole?

Écrit par : Pascal Décaillet | 21/05/2012

Les commentaires sont fermés.