22/03/2013

Un autre journalisme

Le 18 mars 2013, le Club suisse de la presse recevait Patrick de Saint-Exupéry, cofondateur et rédacteur en chef de la revue XXI et cofondateur de la revue 6 Mois.


Patrick de Saint-Exupéry, après vingt ans de grand reportage au Figaro, et l'éditeur Laurent Beccaria (fondateur des éditions des Arènes), prenant le contre-pied des normes actuelles dans les rédactions, ont fait le choix de l'immersion, du long cours et de la profondeur pour leurs deux belles revues, qui sont aussi des livres. La première, XXI, née en 2008, trimestrielle, raconte le monde en de longs reportages écrits, tandis que 6 Mois, créée en 2011, semestrielle, le raconte en photos. Choix suicidaire, alors que la presse ne cesse de perdre des lecteurs, ont pensé de nombreux professionnels. Ils se trompaient: bien que sans publicité et uniquement distribuées en librairie, selon la volonté de ses créateurs, ce sont les seules revues françaises à dégager des bénéfices (450'000 euros par an).

Nous voulions nous adresser à des lecteurs, a dit Patrick de Saint-Exupéry, alors qu'aujourd'hui dans l'univers de la presse, on ne parle plus de lecteurs mais de « cibles ». Le le lecteur est indéfinissable, multiple, singulier. Et où sont les lecteurs aujourd'hui ? Dans les librairies, ont-ils conclu en élaborant la stratégie de distribution de XXI, plus en kiosques, lesquels s'adressent non pas à eux mais à des consommateurs d'information. Avant, les journaux étaient des titres, maintenant, ce sont des marques (médias). Ce virage s'est produit au cours de ces dix dernières années, a-t-il précisé. Le journal se vend avec des abonnements à prix cassés, des gadgets, des promotions et un storytelling, un récit visant à faire une démonstration. Or le storytelling est à mille lieues du travail journalistique, qui consiste à témoigner, à raconter, à être au plus près, au plus juste.

Là où le mot d'ordre est qu'il faut faire court, parce que le lecteur - le consommateur - n'a pas le temps, nous avons décidé de faire long - 220 pages pour XXI, 350 pour 6 Mois – et sans publicité, non par rejet mais pour ne pas avoir à consacrer du temps à la recherche d’annonceurs.

Aucun patron de presse n'ayant cru à leur projet, les deux créateurs ont cherché des fonds, notamment auprès d'éditeurs, et ont récolté 450'000 euros, ce qui est très peu dans le domaine de la presse. Ils ont imprimé le premier numéro à 40'000 exemplaires et se sont attendus au pire. Mais le lendemain de la parution déjà, les libraires demandaient à être réapprovisionnés. Aujourd'hui XXI est tirée à plus de 60'000 exemplaires, 6 Mois à 35'000, avec des taux d'invendus de seulement 10%, alors que pour la presse traditionnelle, ils s'élèvent à 50%.

Pas de photos dans XXI, mais des illustrations artistiques, réalisées sur la base des textes et des photos clic-clac  prises par les auteurs. Ce n'est pas vrai qu'on peut à la fois lire le texte et les photos, on lit d'abord le texte, puis on revient en arrière pour lire les photos. En revanche, texte et illustrations s'accompagnent d'un même pas. Dans 6 Mois, c'est la photo qui se lit d'abord.

Chaque numéro de XXI comporte aussi une bande dessinée du réel, trente planches pour une histoire vraie, qui ne pourrait être racontée ni en mots ni en photos, et un cahier photos. Différents modes de narration pour une plus grande richesse. Ainsi ont-ils allié le meilleur du journalisme avec le meilleur de l’édition.

La grande découverte de Patrick de Saint-Exupéry et de Laurent Beccaria,
au fil de leur expérience, a été l'appétence du public pour ces univers dont beaucoup de patrons de presse disent qu'ils n'intéressent pas les lecteurs. Laquelle les a incités, début 2013, à l’occasion du cinquième anniversaire de XXI, à rédiger leur Manifeste pour un autre journalisme, tentative de réflexion sur la profession, qui prône une refondation de la presse, dénonce un journalisme assis, un journalisme d'écran, qui néglige le reportage et, entre autres, remet en question les promesses de "nouveau journalisme" dont s'est accompagnée la bascule de l'écrit vers le numérique. Ce qui s'est surtout produit, c'est une course effrénée à la publicité, qui désertait le papier et que le numérique aspire - sans d'ailleurs de résultat probant.

Mais contrairement à ce qui a été parfois dit, Patrick de Saint-Exupéry n'est pas contre (ni pour) le numérique: La seule vraie question à se poser est: qu'est-ce qui permet de faire du vrai journalisme ? En France, la presse a décidé de s'adresser à des niches extrêmement restreintes de lecteurs, principalement des cadres, pour répondre aux exigences des publicitaires, comme le confirment les propos du PDG de Publicis, Maurice Lévy, cités par le rédacteur en chef: Je continuerai à acheter des pages publicitaires dans la presse si elle m'offre une cible bien identifiée. Donc, la publicité façonne la presse, insiste Saint-Exupéry. Et les lecteurs, qui le sentent même s'ils ne se le formulent pas, la désertent. Ce n'est pas, comme l'avancent des analystes, qu'ils n'en veulent plus, mais ils ont envie d'une presse, qui trouve d'autres mots, intelligibles, clairs, esthétiques, et qui ait un coût justifié.

Paradoxalement, dans cette dévastation de la presse, des potentialités étonnantes existent et nous réfléchissons à d'autres projets. Ils travailleraient à la conception d’un hebdomadaire.

Irène Lichtenstein

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