11/04/2008

Les droits de l'homme, enjeu de la nouvelle guerre Nord-Sud

Deux ans après la création du Conseil des droits de l’homme et alors qu’on célèbre le 60e anniversaire de la Charte de 1948, il vaut la peine de se pencher quelques minutes sur les enjeux et les batailles qui se livrent derrière les célébrations rituelles des droits humains. Le calendrier 2008 est particulièrement chargé.

 

Siégeant durant tout le mois de mars à Genève, le Conseil a, entre autres, enregistré le départ de la Haut Commissaire Louise Arbour, et élu Jean Ziegler comme membre de son nouveau comité consultatif. Mais surtout c’est cette semaine que s’ouvre la première session des « examens périodiques universels », sorte de grands oraux auquel les pays membres doivent se soumettre pour savoir s’ils sont dignes de figurer au palmarès des élus qui respectent la Charte. Seize pays passent sur le gril, du Royaume-Uni à la Tunisie. En juin prochain, le Conseil doit élire ses nouveaux membres.

 

Voilà pour l’agenda. Mais ce qui ressemble au traintrain routinier et ennuyeux des réunions onusiennes cache en fait une bataille passionnante et de longue haleine entre l’Occident riche et démocratique d’une part, et l’immense majorité des pays du sud d’autre part. En principe, tous proclament que les droits humains sont universels et inséparables les uns des autres et qu’on ne peut donc les choisir à la carte.

 

Mais la réalité est plus complexe. Aux yeux des pays d’Afrique, d’Asie et du Moyen-Orient, les beaux principes défendus avec emphase par le camp occidental, emmené par les Etats-Unis, le Japon, l’Europe et les puissantes ONG qu’ils financent généreusement, visent en fait à affirmer la primauté des droits politiques et culturels (liberté de vote, d’association, d’expression, droits des minorités...) sur les droits sociaux et économiques (droit à l’éducation, au travail, au logement, à la santé, etc.).

 

En d’autres termes, disent les pays du sud, depuis que vous avez réglé le problème des droits sociaux et économiques chez vous – souvent à notre détriment en nous imposant des conditions d’échange inéquitables – vous vous focalisez sur les droits politiques, qui vous servent de prétexte pour vous ingérer dans la gouvernance de nos pays, dont vous stigmatisez les lacunes pour mieux dissimuler le fait que vous continuez à assurer votre prospérité grâce à l’exploitation de nos ressources naturelles et humaines.

 

A quoi les pays riches rétorquent que tout est lié, qu’on ne peut séparer le développement économique du développement politique. Ce qui reste à prouver quand on sait que le Chili, Taiwan, la Corée, Singapour et maintenant la Chine ont assuré leur décollage économique sans forcément respecter les droits politiques !

 

On le voit, le débat n’est pas anodin. Les enjeux politiques sont immenses et ne sauraient être réglés en quelques séances d’experts. Primauté des droits politiques ou primautés des droits économiques ? Le combat est violent et la guerre de tranchées rude. Quand on se promène dans les couloirs du Conseil des droits de l’homme, on est sommé de prendre parti : pour les Sud-Africains, les Pakistanais, les Egyptiens ou les Algériens qui mènent la fronde anti-nordiste, ou pour l’Union européenne, la Suisse ou les Etats-Unis, qui forment l’avant-garde anti-sudiste.

 

Et pourtant, des (bons) compromis sont possibles

 

La seule manière de dépasser un tant soit peu les clivages est de sortir de l’arène politique pour privilégier une approche pragmatique, sur le terrain, en se concentrant sur les progrès enregistrés, et d’identifier les lacunes qui restent à combler, dans tous les domaines des droits de l’homme, qu’ils soient politiques, sociaux ou économiques.

 

Parmi les 16 pays qui passent ces jours leur examen périodique universel, le dossier remis par la Tunisie constitue un bon exemple de la démarche à suivre pour sortir de l’impasse et fait avancer, de ce fait, l’ensemble de la cause des droits de l’homme.

 

Premier constat, le rapport – disponible sur le site du Conseil des droits de l’homme, 22 pages au total - est complet et sérieux. La première partie en détail le cadre constitutionnel et législatif du pays en matière de promotion et de protection des droits de l’homme et met en avant les nouveautés (un article constitutionnel garantissant les libertés fondamentales et les droits de l’homme dans leur acception universelle, globale, complémentaire et interdépendante »). Les droits de l’enfant, le rôle du Conseil constitutionnel, des tribunaux et des structures nationales de contrôle tant officielles que privées (ONG) sont détaillés et définis.

 

La deuxième partie fait le point sur les progrès réalisés en matière de droits civils et politiques (rôle des partis, place réservée à l’opposition et aux minorités, indépendance de la justice, répression des actes inhumains commis par des gents de l’Etat, ouverture des prisons aux délégués du CICR, tolérance religieuse, manuels scolaires…). Les points forts sont soulignés, tels que le statut juridique des femmes et leurs droits particuliers dans la société tunisienne. Dans la ligne des pays du sud, la dernière partie met en exergue les progrès très réels et assez spectaculaires enregistrés dans le domaine des droits économiques, sociaux et culturels. Des rapports du PNUD sur le développement humain et du World Economic Forum, qui mettent la Tunisie en très bonne position en matière de qualité de l’enseignement primaire, de dépenses pour l’éducation, de scolarisation des filles, d’accès à l’internet , de développement durable, de croissance économique, de transferts sociaux ou d’égalité des chances.

 

Enfin, la conclusion esquisse les perspectives d’avenir et prend des engagements pour le futur (révision du code électoral, rôle accru des médias, amélioration du système pénal) dans un contexte de terrorisme – la Tunisie a été victimes d’attentats signés d’Al Qaida et, tout récemment, de l’enlèvement de deux touristes autrichiens – et d’extrémisme racial et religieux.

 

Ce rapport épuise-t-il le sujet ? Bien sûr que non. Mais il a le grand mérite d’aborder toutes les questions, de façon concrète et transparente. Le débat peut donc se faire, des critiques peuvent être émises, des recommandations formulées, des avancées constatées, des responsables désignés. Les opposants peuvent se défouler, le gouvernement peut se défendre. Ce qui est finalement la seule chose qui compte. Car tout le reste n’est que vaines palabres. C’est sur le terrain, dans le concret, que progresse la cause des droits de l’homme et sur ce plan, la Tunisie fait plutôt figure de bon élève.

(L'Agefi, 10-11 avril 2008)

 

09:45 Publié dans Relations Nord Sud | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook